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Auteurs de BD : vers une période d\’extinction massive ?

Auteurs de BD : vers une période d’extinction massive ?

Un post qui sera long et pessimiste, cette semaine, et j’engage donc les internautes au moral fragile à le zapper et à me retrouver plus tard, le temps que je fasse une cure de thalasso, un stage de kick-boxing, ou un autre truc délassant du même genre.

J’ai en effet eu de nombreuses discussions avec auteurs, libraires et éditeurs, à l’occasion de festivals et de déplacements pour la promo de Spirou, et le constat ressorti de ces échanges m’a passablement déprimé.

Pour la faire rapide, le mouvement global de l’industrie de la BD va depuis 3 ou 4 ans vers un rétrécissement accéléré et massif des « avances sur droit ».

Avant de poursuivre, et ce pour les néophytes et les curieux, je dois résumer rapidement en quoi consiste ce système de rémunération des auteurs (je vous sens déjà impatients, petits fripons).

« L’avance sur droit » est une avance d’argent faite aux auteurs par leur éditeur pour leur permettre de créer une oeuvre, une somme qui sera ensuite récupérée par l’éditeur sur les premières ventes réelles des albums.

(Sans entrer dans les détails, et en mettant de côté la part du scénariste et du coloriste, nous pouvons estimer qu’un dessinateur pouvait jusqu’à présent espérer recevoir environ 12 000 euros pour un album – à la louche car ça varie en réalité beaucoup selon les auteurs – soit à peine 1000 euros par mois, puisque le dessinateur met généralement un an à faire un album. Ce n’est pas génial, mais cela permet de se consacrer à plein temps à son art.)

Le livre est ensuite mis en vente en librairie, et ses ventes permettent peu à peu de « rembourser » cette avance faite par l’éditeur : le seuil de remboursement varie considérablement selon le prix du livre, la taille de l’éditeur, mais fixons-le (une fois encore à la louche) aux alentours de 15 000 albums vendus. Ce n’est donc qu’après ces (très hypothétiques) 15 000 premiers albums vendus que les auteurs touchent leur part de droits d’auteurs, soit en moyenne 8% du prix de vente du livre (tandis que l’éditeur, notons-le au passage, aura déjà commencé à gagner de l’argent bien avant cela).

Notons quand même, pour rendre à César ce qui est César, que si les ventes n’atteignent pas ces fameux 15 000 exemplaires, l’éditeur ne demande pas aux auteurs de « rembourser » l’avance qu’ils ont perçu. Ouf.

Par contre, si ce genre de « mévente » arrive trop souvent, il n’est pas dit que l’éditeur ait envie de travailler à nouveau avec les susdits auteurs… Or dois-je rappeler qu’il n’existe pas d’Assedic pour les auteurs ? Un dessinateur qui se fait refuser ses projets par les éditeurs ne gagne plus un radis. Gloups.

Bref, ce constat global n’était déjà pas super brillant, mais voilà-ti-pas que ça se dégrade encore plus… Les ventes moyennes d’une nouveauté sont en effet passées depuis quelques années de 8000 à 5000 albums (quand ce n’est pas 3000). Bref, les ventes diminuent comme neige au soleil.

A qui la faute ?

D’abord à la surproduction d’albums (plus de 4000 nouveautés par an, contre 500 il y a quinze ans), mais aussi à la crise, qui frappe tout le monde (acheteurs de BD y compris). A cela s’ajoute l’épée de Damoclès du Numérique, qui fait craindre à tous les acteurs du livre un bouleversement majeur des modes de production et de commercialisation de la BD dans les années à venir, et qui a tendance à pousser chacun dans ses retranchements et ses crispations. Chacun se demande si son corps de métier ne sera pas le prochain à disparaître…

Résultat : les éditeurs se donnent moins de marge de manoeuvre pour prendre le risque de lancer des petits jeunes, les choisissant parfois plus pour leur « potentiel commercial immédiat » que pour leur apport artistique à long-terme, et/ou leur proposant quoi qu’il en soit des forfaits vraiment extrêmement bas.

On voit donc apparaître depuis quelques temps, chez de gros éditeurs, des propositions à 10 000 euros tout compris (scénario, dessin, couleurs) pour un livre de 46 pages (voire de 100 pages), quand ce n’est pas 5000 euros…

La palme est atteinte avec les blogueurs, qui se font parfois généreusement proposer 3000 euros pour un album complet (couleurs et scénario compris), alors même que la prise de risque a été entièrement prise par eux !! Car ce sont bien eux qui ont sué sang et eau pour produire les dessins gratos, et ce sont encore eux qui ont su trouver leur public !
Le lumpen-prolétariat de la BD est donc déjà en train d’apparaître. Et ça risque de faire un peu mal, quand même.

Alors, certes, être mal payé quand on débute, on y a tous plus ou moins été habitués dans la profession (encore qu’à ce point là, c’est une première)…

…Mais cette diminution des forfaits touche désormais aussi de nombreux « anciens », déjà professionnalisés depuis belle lurette. Des auteurs confirmés m’ont dit s’être vu proposer récemment des prix de pages inférieurs à ce qu’ils touchaient… à leurs débuts (pour cause de « marché difficile ») ! La dégradation de nos conditions professionnelles semble donc globale et massive.

Tout cela me donne l’impression tenace et fort désagréable que l’industrie de la BD louche dangereusement sur les us et coutumes de la littérature, où, on le sait, les romanciers ne touchent que des avances symboliques ne leur permettant jamais de vivre de leur art. Après tout, si ça marche pour le livre « traditionnel », pourquoi ne pas essayer ce tour de passe-passe avec la BD ?…

Sauf que…

Sauf que je suis convaincu que ça ne peut pas marcher avec la BD.

La majorité des auteurs de BD n’ont pas de deuxième métier pour vivre, tout bonnement parce que cela leur est impossible !! Les dessinateurs, en particulier, ne peuvent pas produire 46 pages de bonne BD en un an tout en ayant un job dans la journée !
Ce modèle économique ne sera possible que si ces auteurs ne sortent qu’un album tous les 4 ou 5 ans (on peut dès lors oublier les séries), ou si le style de dessin devient de plus en plus « jeté », ce que tous les dessinateurs ne pourront pas réussir avec le même talent et le même succès qu’un Joann Sfar.

Du coup, la bonne nouvelle, c’est que comme je pense que ce modèle ne pourra pas fonctionner pour la BD, je pense aussi qu’il ne durera pas longtemps, car nos bien-aimés lecteurs demanderont progressivement à lire à nouveau des BD faites « à l’ancienne » (en plus de celles dites « jetées », l’une et l’autre de ces BD pouvant bien entendu cohabiter).

Mais « pas longtemps », à échelle humaine, ça peut quand même vouloir dire pas mal d’années…

Ma crainte actuelle est donc que toute une génération de jeunes auteurs soit sacrifiée, que la BD franco-belge se prenne un gros coup dans l’aile pendant 10 ou 15 ans, alors même que nous avons jusqu’à présent bénéficié d’un savoir-faire quasi unique dans le monde, précisément obtenu parce que la création a jusqu’à présent été (à peu près) rétribuée à sa juste valeur.

L’autre bonne nouvelle, c’est que je peux complètement me tromper dans mon analyse.

J’attends dès lors que nos chers éditeurs m’assurent rapidement que la chute des avances sur droit (et sa possible disparition) n’est absolument pas programmée (« Hahah, mais allons ! »), et que je suis bien con de m’affoler comme ça (« Quel gros stressé, ce Vehlmann ! »).

Enfin, dernière possibilité : ce post est peut-être tout à fait pertinent et finement senti, mais sera résolument obsolète d’ici à peine quelques années, parce que le modèle numérique aura complètement changé la donne et que plus rien ne sera comme avant : les cartes seront alors totalement redistribuées…

On en reparle dans 5 ans.

viavehlmann: Auteurs de BD : vers une période d\’extinction massive ?.

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