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Le Québec, terre de coopératives

tiré de André Martin ou la philosophie de la coopération : Articles : Thot Cursus

Le Québec, terre de coopératives

Et vous croyez que l’organisation coopérative est une alternative fiable au tout économique d’aujourd’hui ?

Bien sûr ! Je vais vous donner un chiffre : au Québec, d’après les statistiques du Ministère du Développement Économique, de l’Innovation et de l’Exportation, en 2007, il y avait 8,8 millions de membres de coopératives et de mutuelles au Québec pour une population de 7,8 millions d’habitants. Evidemment, vous comprenez tout de suite que certaines personnes sont membres de plusieurs coopératives ! Ça réduit le ratio, mais ce qu’on sait cependant, c’est que 70% des Québécois sont membres au moins d’UNE coopérative. Évidemment, le mouvement Desjardins a une grande part là-dedans avec ses 5,8 millions de membres.

Sauf que les gens sont membres chez Desjardins sans savoir que c’est une coopérative, sans savoir que c’est une façon différente de faire des affaires. Il y a une distinction marquée entre Desjardins et une banque classique mais les gens, très globalement, ne savent pas quelle est cette différence. Les gens vont dire : « Desjardins, c’est comme une banque. » Or, nous disons : « Non, Desjardins c’est une coopérative. Elle a ses lacunes et ses difficultés, mais elle est essentiellement coopérative ». Mes collègues de la faculté d’administration me disent parfois « Ah, mais Desjardins, ce n’est plus une coopérative parce qu’elle a un actif de 120 milliards de dollars. » Pourquoi son actif l’empêcherait-elle d’être une coopérative ? Pourquoi la Coop Fédérée qui a un actif de 5,6 milliards n’est plus une coopérative ? Parce qu’elle a 5,6 milliards dans ses coffres ? Parce qu’elle va bien ? Parce qu’elle est rentable ? Parce qu’elle a une performance financière très importante ? Bref, on se retrouve avec des préjugés qui sont gros comme le monde. Il est temps de reconnaître que la coopération a construit en grande partie le Québec moderne.

Il n’y a aucune fondation sur la planète qui rétrocède autant à ses membres que les coopératives dans leur milieu.. Enlevons aujourd’hui Desjardins du décor et dans le monde agricole – 80% des produits québécois d’alimentation proviennent des coopératives comme Agropur, la Coop fédérée, tout le sirop d’érable est coopératif, etc. – on supprime l’essentiel du développement économique et surtout du développement social. C’est donc une richesse fondamentale chez nous, mais ça émerge rarement dans le débat public. Qui en parle ? Les trois ou quatre Gaulois de l’IRECUS.

Le modèle coopératif est-il plutôt en expansion, ou en récession ?

La demande est très forte, et elle vient autant du mouvement coopératif lui-même que de l’extérieur. J’ai même fait des interventions dans les commissions scolaires où la problématique de la coopération commence à questionner les gens. Pourquoi ? Parce qu’on s’aperçoit que de la coopération, c’est plus que de la collaboration. Que la coopération, ce n’est pas seulement du folklore, ou un truc de gentils paysans. À la limite, c’est une science en soi qu’il faut définir, articuler et qui a du sens. Lors de mes interventions pour présenter les fondements de l’activité coopérative, je vois les auditeurs qui  réalisent tout d’un coup qu’il s’agit bien d’un modèle économique entrepreneurial, mais aussi de beaucoup plus. La coopérative, c’est aussi une vision du monde, un projet de société, un « faire autrement » qui peut apparaître comme l’un des remèdes à la crise que nous visons actuellement. Le grand danger, c’est qu’on réduise le mouvement coopératif à une manière de fonctionner sympathique, agréable, intéressante, mais sans plus. Non, c’est plus que ça !

Philosophiquement, le mouvement coopératif a des assises bien plus solide que le néo-libéralisme à la Friedman qui adhère fondamentalement à l’idée formulée par Hobbes, « l’homme est un loup pour l’homme ». Il y a d’autres avenues, d’autres possibilités. Au fil du temps, nos sociétés ont construit des démocraties politiques. Les démocraties économiques restent à développer. Même les mebres des coopératives n’ont pas toujours conscience d’être les propriétaires collectifs des avoirs.

Liberté et égalité…

Vous prônez une certaine forme de collectivisme ?

Disons plutôt que je reviens à l’idéal démocratique des Modernes. Jean-Jacques Rousseau disait que dans une démocratie, il fallait mettre en équilibre les libertés et la reconnaissance de l’égalité. Jean-Jacques Rousseau affirme qu’il faut reconnaître l’importance de la liberté individuelle. Il faut que chaque individu dans une salle, chaque citoyen dans une nation soit convaincu qu’il est LIBRE de penser le monde. Ce n’est pas un idiot ! Ce n’est pas parce qu’il est un agriculteur oiu ouvrier qu’il ne peut pas penser. Chacun a la liberté absolue de penser le monde, d’exprimer sa liberté d’expression, de se lier à un groupe d’appartenance et a la liberté de voter en son âme et conscience. Mais Jean-Jacques Rousseau va aussi dire que cette liberté extraordinaire n’a de valeur que si elle est en équilibre avec la reconnaissance de l’égalité en droits de tout le monde. Ça veut dire que si, dans une foule, un seul se lèvre et dit « Suivez-moi, je suis le roi ! », s’il impose librement sa domination, ne reconnaissant pas l’égalité de tous, on n’est plus en démocratie. On retourne à la monarchie.

Face à ces deux impératifs, on voir les sociétés pencher plutôt d’un côté ou de l’autre. Les nations qui privilégient la liberté individuelle sont des démocraties libérales. Celles qui privilégient l’égalité sont devenues des démocraties sociales.

La démocratie libérale a évolué vers le néo-libéralisme. Ce qui fait qu’on met l’accent sur les libertés individuelles au prix de l’égalité. Ce qui compte dans notre société, c’est d’avoir beaucoup d’argent. On nous fait même croire que la fortune de l’un va entraîner la richesse de l’ensemble. On voit se développer une pensée libérale très individualiste qui  oublier la dimension égalitariste; c’est ce qu’on voit aux États-Unis. On accepte aux États-Unis que 50 millions de citoyens n’aient aucune assurance. Aucune ! On ne veut pas cette forme d’égalité. Heureusement, les Américains ont des structures démocratiques très intenses qui évitent un dérapage complet. A l’inverse, on a vu des démocraties qui ont nié totalement la liberté individuelle. C’était la mise en commun obligatoire. « Nous sommes tous égaux, à tous points de vue ! Au niveau salarial, syndical, de l’éducation, partout ! » Ces pays ont tout autant que les premiers oublié les idéaux démocratiques.

Il faut revenir à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen forgée par les Modernes, qui affirme que tous les hommes naissent LIBRES et ÉGAUX en droits. Que ce sont des êtres de raison et de conscience et qu’on doit travailler dans une perspective de fraternité, un autre point de la démocratie. Le fameux triangle de la République française, en fin de compte. La coopérative devrait être l’instrument par excellence qui permet – parce qu’elle est fondamentalement démocratique – l’équilibre entre la liberté et l’égalité. Car quand je décide de devenir membre d’une coopérative, je le fais initialement pour moi. Mais en y allant pour moi, j’accepte de participer à un projet collectif. La coopérative doit être reconnue comme une organisation « liberto-sociale », dans la logique politique de l’équilibre entre l’un et l’autre depuis deux siècles. Non seulement elle le fait, mais il y a deux autres valeurs qui s’ajoutent et qui vont donner encore plus de valeur à l’aspect démocratique : la solidarité et l’équité. C’est pour ça que tout à coup, on y découvre non seulement un projet politique, mais aussi un projet économique.

Deuxième partie de l’entretien avec André Martin : « Un enfant n’aurait pas envie de quitter une école qui le ferait grandir« 

Photo : vivoandando, Flickr, licence CC.

viaAndré Martin ou la philosophie de la coopération : Articles : Thot Cursus.

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